L’élue et le fantasme fasciste de l’Europe. Diamétralement opposé au “Canyon” mais pourtant en lien.

TAHIRA

Tahira

Illustration de Runi

Du haut des rochers la mer est partout, en ville c’est l’unique façon de la voir, les quartiers citoyens occupent tout le littoral. Et pour une Non Citoyenne il est impossible d’y pénétrer. La lumière de l’aube est limpide et le mistral a levé les brumes, Tahira arrive même a distinguer au loin les reflets métalliques des mines maritimes, pourtant à deux ou trois kilomètres des côtes.
Sur sa droite la blancheur des tours d’habitations de l’Agglomération des Ports Méditerranéens se découpe sur le bleu saturé de la mer, massives et resserrées ces tours représentent l’un des lieux les plus prisés par les citoyens de l’Europe Eternelle.
A sa gauche, le début des calanques et leurs roches blanches, d’ici à midi il sera impossible de s’y déplacer à cause de la chaleur. Encore plus à gauche, gigantesques, au sommet des falaises, face à la mer, des drapeaux de l’Europe Eternelle. Placés ici pour défier la mer, et les habitants du sud.
A ses pieds, les quartiers non citoyens de l’agglomération sont immenses, fatras de constructions hétéroclites fait de tôles et de bois au milieu de bâtiments plus anciens. Les anciens boulevards de la ville servent de ligne de démarcation, des bandes de terres sans vies dans lesquelles il ne fait pas bon s’aventurer pour un Non Productif. La garde européenne veille du haut des murs.
Il n’est que neuf heures du matin et pourtant Tahira ressent déjà la chaleur.Un adolescent Blanc arrive dans son dos : Jean, petit et bien enrobé, il agace légèrement Tahira par ses questions et la façon qu’il a de la regarder. Comme si elle était défigurée, ou dotée de canines taillées en pointes. Dans ses collines elle n’avait jamais eue affaire à ce genre d’attitude mais ici, en ville, c’est apparemment une façon de faire.
Ses parents l’ont confiés à Matt, et Matt l’a confié à Jean, alors confiante en cette suite logique elle obéit à Jean. Pourtant il n’a que quinze ans, et du haut de ses dix sept ans elle est bien plus mature que lui.
« Il faut y aller Tahira, ils t’attendent ». Elle se lève et le suit. Il marche lentement et nonchalamment avec ses claquettes aux pieds et les mains dans les poches de son atroce short jaune fluo.
Redescendus au niveau des maisons, ils s’engouffrent dans une des nombreuses ruelles étroites encore peu fréquentées à cette heure. Les bâtiments font au moins trois niveaux et au niveau du sol l’air y est frais.
Il lui fait signe de venir à son niveau, Tahira allait de toutes façons le faire d’elle-même, la ville lui fait peur.

Il la questionne tout en la dévisageant : « Comment tu as fait pour la roche du Triomphe ?
* J’ai rien fait de particulier, j’étais là et elle s’est effondrée.
* T’es sûre, tu l’as pas fait sauter avec tes mains ou quoi ?
* Sauter avec mes mains ? Qu’est ce que tu racontes Jean ? J’étais avec Matt et mes parents, on passait là par hasard et le rocher s’est écroulé, mais j’ai rien fait. Je ne savais même pas que c’était important, c’est Matt qui m’a dit que c’était incroyable.
* Humm… tu veux pas me dire c’est ça. Ils ont dû te dire de rien me dire… »
Ils débouchent sur une placette occupée par de nombreux étals de marchands. C’est à peine s’ils peuvent circuler entre les tables sur tréteaux des vendeurs. Les parasols et nappes colorés contrastent avec les quelques maigres légumes et bout de viandes grisâtres. Tahira remarque les regards insistants qui se posent sur elle, mais elle ne veut surtout pas les soutenir, elle sert les mâchoires et colle Jean au plus près.
Ils bifurquent à nouveau dans une petite ruelle, Tahira à des montées d’angoisses : « Pourquoi est-ce qu’ils me regardent tous comme ça ?
* Ben je pense que certains te reconnaissent, ils se rappellent de Buscadee. Mais pour la plupart c’est le fait que tu sois Arabe, et rousse en plus. On voit jamais d’Arabe par ici. Moi c’est la première fois que je vois un étranger. »
D’un geste de la main il lui fait signe de s’arrêter. Elle se fixe. Il s’avance au coin de la ruelle, jette un coup d’œil à droite, puis à gauche et finalement acquiesce de la tête. Ils peuvent reprendre leur marche.
Tahira à les mains qui tremblent et ne peut les contrôler, elle serrent les poings dans ses poches : « Il y avait quelqu’un ? »
Jean comprends qu’elle est morte de peur, il en profite pour faire le beau : « T’inquiètes ! Tant que t’es avec moi il t’arriveras rien. Il font des contrôles surprises par ici des fois, des descentes musclées, mais là y a rien… ».
Jean continue : « Comment tu as fait pour venir jusqu’ici ? T’es venue en bateau ?
* Non je suis née ici. Dans les collines. J’ai toujours vécu ici.
* Ah… Moi, je suis jamais sorti de l’Agglo… »
Cette ruelle sent fortement la pisse, et les bâtiments, bien plus haut qu’auparavant, masquent presque totalement la lumière. « On y est ! ». Tahira, habituée aux grands espaces, n’aurait pas rêvée pire endroit.
Deux hommes sont sur le seuil d’une porte un peu en retrait, Jean leur sert la main de façon bizarre, puis ils entrent.
« On y est, on est chez les Clapets, alors tient toi à carreau ! » Elle ne comprend pas sa remarque, comme si elle avait fait des folies jusqu’à présent.
Ils remontent un long couloir sur vingt mètres, à leur droite se succèdent des portes ouvertes où des gens, principalement des hommes, s’occupent à jouer aux cartes, boire et fumer. Un léger nuage blanc flotte dans tout le couloir. Tahira a les yeux qui piquent.
Ils grimpent un escalier et découvrent un hall de cinq mètres par cinq qui accède à trois portes, toutes fermées. Hormis six chaises, la pièce est vide et fait figure de salle d’attente.
Tahira : « Qu’est ce qu’on fait maintenant ?
* On attend, ils savent qu’on est là.
* Matt est là ?
* J’en sais rien.
* Ca sent bizarre non ?
* Oui, ail et basilic. C’est le repas de midi. Pistou.
* Ca sent bon ! »
Jean s’affale sur un siège, se gratte les couilles et fixe Tahira : « Oui mais à mon avis t’en aura pas ». Elle est restée debout et fait mine de s’intéresser à un défaut dans l’enduit du mur : « Ah, tant pis. » Elle le sent, il veut l’emmerder et elle n’a pas envie de lui en donner l’occasion. Mais il y a trop de choses qu’elle voudrait comprendre, et c’est pour l’instant son seul interlocuteur, elle ne peut se retenir : « Tu as parlé de  Buscadee tout à l’heure, j’ai déjà entendu ce nom mais je ne suis pas bien sûre de comprendre ce que c’est.
* Buscadee ? C’est un virus, enfin un truc informatique, ça remonte à avant ma naissance, quand tout le monde avait accès au Réseau. A ce qu’il paraît à l’époque tout le monde l’a vu, des images qui se succèdent. Le rocher du triomphe qui s’écroule, la paix au moyen orient, le train du TransAfrique, plein de truc et pour finir ta tête… Enfin il paraît.
* Ma tête ? Comment ça ma tête ?
* Ben oui, pourquoi tu crois que t’es là ? C’est parce que t’es spéciale ! T’es dans le Virus-Prophétie ! C’est pour ça, je comprends pas pourquoi tu veux pas me dire, à moi, comment tu as fait pour le rocher, t’as bien un truc ?
* Mais non j’ai pas de truc ! Tu dis n’importe quoi !
* Allez je suis sûr que t’as un pouvoir ou un machin du genre ! Ou alors je sais : t’es un robot ! Bah non remarque je suis con, si t’étais un robot on t’aurais pas fait des cheveux roux comme ça. C’est moche ! ».
Tahira est au bord des larmes, elle le savait pourtant qu’il ne fallait pas lui parler.
« Mais non, y pas de truc !
* C’est comme le fait que tu sois Arabe !  D’où tu sors ? Y a bien un truc là ? Je croyais que vous étiez tous morts parce que vous ne pouviez pas vous reproduire ! »
S’en est trop, les larmes coulent et elle n’arrive plus à parler.
« Imbécile ! ». Elle le pensait tout bas mais quelqu’un l’a dit bien fort pour elle.
Et avec une claque sur l’arrière du crâne de Jean en prime, c’est Matt, arrivé discrètement par une des portes. « Tu t’entends parler Jean ? On dirait un Garde Européen ! Vas en bas et que je t’entende plus répéter ce genre de conneries. Tu sais très bien pourquoi il n’y a plus d’étrangers ! »
Jean ne l’a pas vu venir, il repart penaud en se frottant le crâne avec ses claquettes qui traînent, il a juste un léger regard en coin pour Tahira avant de partir.
Matt s’approche d’elle et lui frotte le dos : « Je suis désolé, il est bête voilà tout. Il répète ce qu’il entend, la propagande est partout. Il enrage de ne pas être mis dans la confidence, mais il n’a pas son pareil pour circuler en ville. »
Tahira ravale difficilement  ses début de sanglots: « Moi aussi je ne comprends rien. Il m’a parlé de Buscadee, c’est vrai que je suis dans un film ?
* On n’en est pas sûr, c’est ce qu’on voudrait comprendre. Viens, entre. »

La pièce est petite, les gens proches les uns des autres. Outre Matt le grand blond et Tahira s’y trouvent quatre autres personnes : Un homme dans la quarantaine, une pilosité très développée, hirsute et taciturne ; Une femme au crâne rasée, le visage creusée et inexpressif ; Un petit sec nerveux à qui il manque deux doigts à la main gauche et qui donne l’impression d’aboyer plus que de parler ; Et enfin une grande brune plantureuse au visage doux.
Il fait chaud et tout le monde transpire, mais les fenêtres restent fermées.
Elle se remet doucement de ses émotions, et grâce à un petit ordinateur portable elle a pu visionner le Virus-Prophétie Buscadee. C’est vrai, on y voit la roche du Triomphe qui se détache du reste de la montagne, et aussi, tout à la fin, le visage d’une jeune fille. Quand elle est apparue, Matt s’est exclamé : «  C’est toi ! » Mais elle ne s’est pas reconnue. Ce n’est pas elle, enfin c’est vrai qu’il y a peut être un vague air de famille. Et puis l’image n’est pas nette, c’est une incrustation sur une autre image alors toutes les interprétations sont possibles.
Une Arabe, rousse. Cela suffit apparemment à beaucoup de Blancs pour faire le rapprochement entre elle et la fille du film.
Le film se termine par la signature Buscadee.
La femme au visage marqué, qui réponds au nom de Claire, parle posément : « Je vous rappelle la rumeur qui courait à l’époque sur cette vidéo, à savoir que c’était une blague des étudiants des beaux arts de Paris, un Happening Viral, ou un truc du genre. Un concept à la con d’art contemporain, mais vu par des dizaines de millions de personnes. Alors que maintenant on base notre stratégie politique sur une blague de potache, ça frise l’absurde.  Matt la reprends :   Tu ne peux pas nier certains faits. J’étais avec elle quand la roche du triomphe s’est effondrée. Exactement comme dans le Virus-Prophétie.
Julien, le petit homme nerveux lui réponds sans desserrer la mâchoire : Ce maudit caillou menaçait de s’écrouler depuis des décennies, ce n’était pas bien difficile de prophétiser sa chute…
C’est au tour de Maria, la grande brune : Mais les gens commencent à parler d’elle, les anciens se rappellent du Virus, la rumeur se répands !
Claire : Quelle rumeur ?
Maria : Que c’est une élue !
Julien fait la grimace : Ah non, vous allez pas tomber dans ce délire mystique. On parle d’égalité sociale, de répartition des richesses, vous n’allez pas nous coller un guide suprême ou une connerie de ce genre ! C’est une ado qui a une vague ressemblance avec la fille de cette vidéo stupide. En quoi elle peut nous aider dans notre lutte ?
Matt : Tu as vu la vidéo comme nous. A la fin on voit la porte du TransAfrique ouverte, et une locomotive qui circule. Et je te rappelle que Buscadee c’était aussi un groupe de pirates Russes qui ont réussit à fabriquer des IA autonomes et évolutives
Julien : Et ?
Matt : Si c’est réellement une élue, ou quelque chose dans ce genre, elle peut peut-être nous aider ouvrir la porte…
Julien : Connerie !
Maria : Les gens n’attendent que ça, une action forte contre le pouvoir. C’est une occasion de reprendre l’initiative.
Claire narquoise : Et qu’en pense la principale intéressée, est ce qu’elle a déjà discuté avec des membres de ce fameux groupe Buscadee ? Ou avec Dieu ?
Tahira est hésitante, elle ne sait pas comment prendre cette phrase : Ni l’un, ni l’autre. Mais… Mais si je peux vous aider de quelques façons que ce soit alors je suis prête. Mais pour être franche je ne pense pas avoir un quelconque pouvoir… »
Un silence s’installe.
Benjamin prends la parole pour la première fois : « Matt, c’était ton idée de la faire venir et de nous réunir, tu as prévu une suite à tout ça, non ?
Matt est pensif : Oui, une suite… Aller à la porte du TransAfrique. Et essayer de l’ouvrir avec Tahira.
Julien : Tant qu’a faire n’importe quoi, autant le faire jusqu’au bout.
Benjamin : Julien, si tu es si sceptique que ça, alors vas-y avec lui, au moins nous sommes sûr que tu auras un point de vue cartésien sur tout ça. »Le sous sol de leur cache est aussi glauque que le reste. Ici la particularité du lieu tiens à l’odeur d’essence persistante et à l’épaisse couche de graisse qui recouvre tout. Plusieurs hommes s’affairent à bricoler différent types de véhicules : Voitures, camionnettes, motos…
Matt a récupéré un sac à dos et Julien à l’air plus tendu que jamais, on le sent prêt à exploser à tout moment. A l’opposé Tahira trouve Matt presque joyeux : « Il y a deux façon de ce déplacer pour les Non Productifs dans cette ville : Soit à pied comme tu l’as fait ce matin avec Jean, mais l’inconvénient est que l’on mets des heures pour faire quelques kilomètres. Soit en voiture en se servant des lignes de démarcations comme d’une autoroute, et là il faut un bon pilote ! »
Un petit homme sors la tête de sous un capot, il a le visage noircit par la crasse.
« Je te présente Marco.
* C’est donc elle la petite merveille. »
Il la regarde des pieds à la tête avec un franc sourire. « Les quartiers Nord c’est ça ? » Matt opine. « Bon ok. Vous avez tout un tas de fringue là, vous les mettez et vous vous aspergez de flotte. Enfin vous connaissez la manœuvre… Et on y go de suite après. »

L’Audi est allégée au maximum, pas de pares chocs arrières, ni de capot, encore moins de portières. Elle avance lentement dans les ruelles du quartier Non Citoyen. A l’avant par contre elle dispose d’un magnifique pare buffle.
Sous ses multiples couches d’habits mouillés Tahira n’est pas rassurée, assise à l’arrière elle se retourne vers Matt à sa droite: « Qu’est-ce qu’il va se passer ?
* Ne t’inquiètes pas, ça va aller vite, dans dix minutes on y sera. Surtout tu te tiens bien au fauteuil devant toi.
* J’y vois rien avec ce turban sur la tête.
* Je te l’ai dit, ça peut t’éviter des brûlures. Surtout pour les cheveux. Ils ont installé des « Brûleurs » sur le toit des immeubles et ils essayent de choper tout ce qui passe sur les boulevards. »
Marco intervient : « Sans compter que s’y on prends feu, tu peux toujours enlever tes fringues, il vaut mieux que ce soit tes fringues qui crament plutôt que ta peau ! »
Cette dernière image ne rassure pas Tahira, habit ou pas il lui semble que si quelqu’un est en feu, c’est mal engagé pour lui.
La voiture hoquette, elle n’est pas faite pour rouler au ralenti.
Matt continue : « Ils profitent de l’intensité de la lumière du soleil pour la refléter en la concentrant et ainsi en faire une arme. Ils font des économies d’énergies. » Cette phrase fait largement sourire Julien : « Les Citoyens sont des écolos, ils veulent bien qu’on nous crame, mais proprement ! »
Juste à l’extrémité de la ruelle des enfants s’amusent à se défier en passant la tête à l’angle de la rue, de l’autre coté c’est le boulevard.
Matt, tout en faisant signe aux enfants de se reculer : « Enfin l’intérêt de tout ça c’est que ces armes sont lentes, et que l’on peut se déplacer sur les boulevard à condition d’aller vite… »
La voiture s’arrête, une maigre chaîne fait office de portière. Cette vision horrifie Tahira ! Elle veut descendre, après tout il n’y a qu’à détacher cette chaîne. Elle est sur le point de le faire quand une accélération foudroyante la colle à son siège.
L’Audi s’élance sur l’ancien boulevard.
Tout y est blanc et brûlé par le soleil. Tahira a du mal à ouvrir les yeux, l’air chaud lui bât le visage et la fait pleurer.
Peu à peu elle s’y habitue, elle distingue maintenant nettement le sol qui défile à sa gauche. Par moment il est strié par de larges bandes noires, sans doute une des conséquences des « Brûleurs ». Son regard revient à l’intérieur de l’habitacle : Matt et Julien se tiennent comme ils peuvent et gardent la tête baissé, ils sont ballottés de gauche à droite selon les cahots. Seul Marco est droit dans son siège. Le bruit assourdissant du moteur change de fréquence, Marco deccélère, puis le véhicule tourne sur la gauche à plus de cent à l’heure dans un affreux crissement de pneus, avant de re accélèrer. La tête de Tahira heurte l’épaule de Matt, il pose sa main sur sa tête et hurle : « Garde la tête baissée ! »
C’est ce qu’elle fait, mais elle ne peut s’empêcher de jeter des coup d’oeil sur sa gauche, les bâtiments au premiers plans défilent, tout est flou, au loin par contre les grandes tours nacrées des quartiers Citoyens sont nettes.
Marco deccélère à nouveau, puis l’Audi heurte quelque chose, mais le véhicule continue sa course. Matt : « C’était quoi ? » Marco lui réponds en criant, à peine audible : « Rien ! On y est presque ! ».
Ils longent le mur de séparation, Tahira le fixe. L’espace d’une seconde une vision d’horreur la frappe : des hommes, les uns derrière les autres, le dos courbé, sont figés dans leur attente, noirs, carbonisés. Ils sont décharnés et leur crâne est visible, de parfaits anonymes.
La voiture freine brutalement puis s’arrête : « Vous y êtes ! Sortez ! ». Tahira essaye de déboucler sa ceinture, mais ses mains répondent mal. Julien et Matt sont dehors : « Dépêche-toi Tahira, il ne faut pas rester là !
* J’y arrive pas, c’est bloqué ! »
Matt reviens en catastrophe sur la banquette arrière, le visage crispé, il la détache.
Ils s’éloignent le plus vite qu’ils peuvent du boulevard. Derrière eux, l’Audi repart en trombe.

A l’abri d’une grande tour ils soufflent.
Matt a retrouvé son sourire : « Ils n’ont même pas eu le temps d’allumer les Brûleurs ! »

Il sont au cœur d’une ancienne cité H.L.M. du vingtième siècle, une quinzaine de barres rectangulaires hautes de vingt étages et plus. Et par endroit des barres rectangulaires mais cette fois ci dans l’autre sens, couchées. Tahira remarque que au-delà de six ou sept étages toutes les fenêtres sont murées ou bouchées. « A cause des snipers » lui répond Julien. « Il font en sorte qu’on ne puisse pas trop voir ce qui se passe derrière le mur. »
Après s’être débarrassé de leurs vêtements en trop ils progressent sur l’esplanade centrale, ici tout est béton et chaleur.
Sur le pourtour de la place se trouvent des bâtiments d’un étage, probablement d’anciens commerces. Des personnes âgés et quelques enfants s’y tiennent à l’ombre, sous les porches.
Ils les observent, les regards sont persistants et quelques phrases sont échangées à voix basses.
Matt s’en amuse : « Ils te reconnaissent. » Tahira a du mal à l’admettre. « Mais il ne faut pas traîner, il peut y avoir des indics.»
Ils passent un terrain vague couvert de plantes sèches et piquantes, puis descendent dans ce qui ressemble à un ancien lit de rivière bétonné.
Julien à une arme à feu qu’il tient de la main droite, Tahira ne comprend pas d’où il a pu la sortir, mais elle se raisonne en se disant qu’elle ne l’avait pas observé en détail et qu’il avait pu la glisser sous sa chemise.
Ils avancent au fond de la rivière. « Matt ? Tout à l’heure, le long du mur, j’ai vu quelque chose de bizarre, comme des corps brûlés, mais toujours debout.
* Le long du mur ?
* Oui.
* Ah, j’aurais préféré que tu ne les vois pas. C’était la première fois qu’ils utilisaient les Brûleurs. On a tenté une action. Le but était de franchir le mur, et on espérait rejoindre rapidement le bâtiment d’émission numérique. Mais les Gardes savaient, et toute l’équipe est restée au pied du mur. Brûlés par leurs machines. »
Julien poursuit : « Le plus étrange c’est qu’ils sont restés comme pétrifiés, comme des statues de cendres, on a jamais compris pourquoi… ». Tahira s’inquiète : « Mais vous n’avez pas cherché à les enlever ? A les enterrer ?
* Ils n’attendent que ça, qu’on s’approche. Pour eux c’est comme un trophée, un symbole de leur domination. »
A cette phrase Julien s’arrête. Fait un tour complet sur lui-même. S’accroupi, pose son arme au sol et soulève, malgré ses doigts manquant, une plaque d’égout du sol.
« Matt, vas-y en premier. »

Tahira est déçue par l’aspect de la fameuse porte. Une bête porte en métal, sans serrure, ni poignée, complètement lisse. Même le lieu est exigu et glauque, une vilaine petite pièce au fin fond d’un dédale d’égouts. Rouille et eau croupie. « Et si l’on réussit à franchir cette porte, qu’est-ce que ça changera ?
* Tout. » Lui répond Matt. « Les gens t’ont vu venir ici ! Et derrière cette porte il y a un tunnel qui nous mène directement au continent africain. Cela voudra dire que la prophétie est vraie et que nous allons pouvoir remettre en état le TransAfrique ! Les gens sauront que tu es avec nous, et ils nous soutiendront ! Ce sera la fin de l’Europe Eternelle ! »
Mais Julien est sceptique : « Encore faudrait-il qu’elle s’ouvre ! Là je vois aucun changement par rapport à notre dernière visite. On a essayé une demi douzaine de fois, on n’est pas équipé pour. » Tahira se tient face à la porte et ne sait pas quoi faire. « Je suis sensé faire quoi ? Matt ?
* Je ne sais pas mais ne t’inquiètes pas, on n’est pas venu pour rien. » Il s’accroupi, détache son sac à dos et l’ouvre. Tahira poursuit : « Et cette porte, ce n’est pas celle du film ! Les gens passaient par ici pour prendre le train ?
* Non c’est un accès secondaire, tout les accès principaux ont été condamnés définitivement. Celle que l’on voyait dans le film était symbolisée. Mais il y a encore quelques portes de ce type au cas où ils devraient se resservir du TransAfrique. »
Les événements sont en train de donner raison à Julien, la porte ne s’ouvre pas : « Si vraiment il y avait un quelconque risque pour que l’on puisse réutiliser le train il ne laisserait pas cette porte sans surveillance ! » Matt trifouille dans son sac. Julien continue : « Tu sais très bien que cette fille n’est pas plus une élue que toi ou moi ! Je te connais trop bien Matt, tu ne gobes pas ce genre de conneries ! Alors qu’est ce que tu manigance ? Tu ne crois quand même pas à cette prophétie ! » Un léger sifflement électronique provient du sac de Matt.
La serrure de la porte se déclenche.
Matt sourit : « Moi ? Non ! Mais le peuple oui ! ».

La porte pivote d’elle-même sur ses gonds, un air chaud et pestilentiel s’engouffre dans la petite pièce. Tahira et Matt ont le même réflexe : Ils se bouchent le nez. Mais Julien est trop énervé pour en tenir compte. Sa main se crispe sur son arme à feu : « Putain Matt, qu’est ce que t’as dans ton sac ? C’est toi qui viens d’ouvrir la porte !
* Ca se pourrait, mais peut être aussi que c’est la présence de Tahira qui a tout déclenché. »
Julien pointe son arme sur le visage de Matt : « Fais voir ce qu’il y a dans ton sac. »
Matt l’ouvre un peu plus et l’incline légèrement. Julien y distingue un boîtier électronique. « C’est quoi ?
* Un émetteur, une sorte de clé électronique. C’est vrai, Tu as raison Julien, c’est moi qui aie ouvert la porte.
* Et pour la roche du Triomphe ? C’est toi aussi qui l’a fait sauter ?
* Ca se pourrait.
* Putain tu me fous la gerbe, on était pourtant d’accord à la fondation du mouvement. Le but était de rendre le pouvoir au peuple. Pas de le manipuler !
* Tu dois avoir raison. Maintenant que tu as compris j’apprécierais que tu baisses ton arme. »
Julien continue à le braquer.
* Et la fille ? »
Tahira les observe, médusée. Jusqu’à présent sont seul repère était Matt, c’était la raison de sa présence ici. Combattre les injustices bien sûr, mais pas dans n’importes quelles conditions. Pas en étant un pantin, manipulée vulgairement. Et dire qu’elle était sur le point de croire que c’était elle qui avait réellement ouvert la porte !
« Elle n’a rien à voir avec tout ça, simple coïncidence, je l’a connaît depuis qu’elle est toute petite. La ressemblance était frappante. Cela aurait été dommage de laisser passer une occasion pareille.
La fin justifie les moyens.
* Avec ce genre de raisonnement, on reproduit ce qui s’est passé en U.R.S.S. ou en Angleterre. Tu le sais aussi bien que moi. »
Matt lui sourit.
Il rengaine son arme à la ceinture : « Putain heureusement que je suis venu, allez on en référera au conseil. Mais ton coup de la porte c’était vraiment grossier !»
Tahira ne quitte pas des yeux Matt, elle veut voir son regard, voir s’il ose la regarder. Mais lui fixe Julien, ou plus précisément son arme. Ses mains s’activent dans son sac. Julien lui tourne le dos, il s’avance pour découvrir ce qui se trouve derrière la porte, quelle est la source de cette odeur atroce : « Mais qu’est-ce qui peut bien fouetter comme ça ? »
Matt se redresse, il a un couteau à la main.
Tahira crie, Julien se retourne et cherche à saisir son arme, mais trop tard, il reçoit le coup en plein dans le foie. L’expression de tension sur visage disparaît. Puis il a un renvoi, comme si il s’apprêtait à vomir, mais c’est du sang qui lui remonte dans la bouche. Matt est collé à lui, il le fixe dans les yeux. « Tu n’aurais pas dû venir. Faut toujours que tu cherches la petite bête. Regarde où ça nous mène.»
Le visage de Julien se transforme à nouveau, il devient blême, du sang rouge et épais lui coule de la bouche. Matt retire sa lame de son bide et lui prends son arme dans le même geste,  Julien s’écroule comme un pantin désarticulé.
Matt se tourne vers elle, sa chemise est maculée de sang et il tient une arme dans chaque main, il veut dire quelque chose mais se rends bien compte qu’il va être difficile de convaincre cette jeune fille venue des collines du bien fondé de tout cela. Il reste sans voix.
Elle saute de l’autre coté de la porte et tire de toutes ses forces pour la refermer sur elle, il essaye de l’en empêcher mais il a les mains prises et il n’y a pas de poignée. Sa main glisse sur le bord, il lâche son couteau et saisit la tranche de la porte mais elle la claque, le bout de ses doigts explose. Il retire sa main pour la protéger et elle re-claque la porte, cette fois définitivement.

A l’intérieur il y a une légère lumière, à travers la porte elle entend Matt tambouriner et hurler mais elle ne comprend pas ce qu’il dit. La lumière provient d’une ampoule à basse intensité qui indique la sortie de secours, la crasse qui recouvre le hublot lui donne une tonalité orange. Il ne faut pas qu’elle reste là, il va sûrement ouvrir la porte à nouveau.
Elle se retourne et attends quelques secondes que sa vue s’habitue au peu de lumière. Cette pièce est assez grande, il y a des banquettes le long des murs. Elle s’avance, maintenant qu’elle y voit un peu mieux, dans ce qui ressemble à un vaste couloir. L’odeur putride est toujours présente. De part et d’autres du couloir il y a de vastes ouvertures fermées par des grilles.
Tahira se rapproche de l’une d’entre elle sur sa droite. L’odeur se fait plus forte. A travers la grille elle distingue une dizaine de corps entassés, les habits en loques et les chairs atrophiées. Elle recule de dégoût. « C’est une prison, un camp… ». Cette idée lui donne le vertige, elle au cœur d’un camp de déportation. Il faut qu’elle sorte d’ici le plus vite possible, des vagues de claustrophobie commence à asphyxier sa raison. Elle court vers le fond de la pièce, ouvre une porte au hasard, et se retrouve au sommet d’un escalier métallique fixé à un mur. Plus bas il y a de l’espace, cela ressemble à un quai de métro, mais plus sûrement à une zone d’aiguillage puisque plusieurs sections de rails se succèdent.
Elle dévale les marches et entreprends de traverser les rails. Un cri retenti du haut des marches : « Tahira ! Reviens ! Ne fait pas n’importe quoi ! Je te jure que tout ce que je fais est pour une cause juste. ». Elle hurle : « Tu m’as trahi ! Tu m’as pris pour une gamine ! Et tu tues comme eux. » Se faisant elle ripe sur un rail et se tord la cheville. Le quai de l’autre coté est vaguement éclairé, il faut qu’elle le rejoigne, il y aura forcément une issue pour sortir d’ici. Une fois dehors les gens l’aideront, il la prenne pour un messie !
Elle entend Matt qui descend les marches métalliques. Elle n’est plus qu’à une dizaine de mètre du quai et malgré sa cheville douloureuse elle sait qu’il ne pourra pas la rattraper. Son tibia heurte quelque chose, elle bascule, elle jette ses bras en avant pour amortir le choc mais le sol n’est pas là où elle l’attendait. Elle heurte quelque chose d’extrêmement dur, c’est sa face qui frappe en premier.
Tahira entends vaguement Matt l’appeler à nouveau, mais sa voix s’éloigne. Elle ne pourrait pas dire si il s’éloigne vraiment physiquement ou si c’est elle qui perd conscience peu à peu. Elle ne sait pas dans quoi elle est tombée, elle parvient tout juste à bouger son bras droit. Le sol est en béton. Proche de son ventre il y a quelque chose de visqueux, c’est son sang.
Elle perd doucement connaissance, quand elle y repense elle n’a pas vue de train. C’est bizarre, où peuvent être les trains ?
Elle sombre.

FIN

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