Nous ne sommes que des bêtes

« Nous ne sommes que des bêtes ! »

Préambule

Les lois de la robotique selon Isaac Asimov.

Loi 1 : Un robot ne peut pas nuire à un humain ou, restant passif, laisser un humain en danger.

Loi 2 : Un robot doit toujours obéir à un être humain, à moins que cet ordre soit contraire à la première loi.

Loi 3: Un robot doit se protéger lui-même, à moins que cela n’aille à l’encontre de la première et/ou de la deuxième loi.

La carlingue de l’important cargo s’ébranle sur toute sa longueur, la rentrée atmosphérique se passe bien jusqu’ici, mais quelques degrés d’inclinaisons de plus suffiraient à compromettre définitivement sa structure.

Les quatre occupants le savent, mais, dans un accord tacite proche de la superstition, aucun n’ose l’exprimer à voix haute.
Rassemblés dans le minuscule poste de pilotage situé à l’avant du cargo, Ana, David et Ato s’en remettent aveuglément au talent de pilote de Willem. L’homme noir, à la combinaison moulante et aux mitaines en latex, parfaitement calé dans son siège à baquet, ignore les secousses irrégulières et les gerbes incandescentes qui viennent  frapper les hublots, rien ne saurait perturber sa concentration.
Ana, petite femme d’apparence frêle, peine à tourner la tête pour observer Willem, un coup d’œil lui suffit cependant pour reconnaître l’expression d’intense concentration du pilote.
Peu à peu la vitesse se réduit, et la pression se relâche. Ils peuvent à nouveau voir à travers les hublots et incliner leur visage.
Face à eux l’immensité de la terre et les côtes de la péninsule arabique qui se découpent sur fond bleu.
C’est David, un homme mat au corps trapu et noueux qui prends la parole en premier :
«  J’ai bien cru que cette saloperie de rentrée ne se terminerait jamais, je déteste ça. J’ai l’impression que tout mes os veulent sortir de mon corps »
Ato, doté d’un physique des plus communs, lui réponds : « Nous n’avons subit qu’une pression de deux G, ce n’est pas grand-chose ! »
David lui rétorque sans réfléchir: « Tu comprendras quand tu approcheras de la quarantaine… » Puis il se ravise « … Non tu comprendras jamais vu que t’es qu’un robot. T’as bien de la chance de pas vieillir. » Il s’arrête quelques secondes pour le dévisager, et reprends : «  Plus le temps passe et plus tu deviens humain Ato. Encore un peu et on y ira boire des coups ensemble ! » David rigole de sa propre blague.
Ato affiche une mou confuse, il comprends l’ironie mais a le plus grand mal à y répondre, il se contente d’un laconique : « Je ne suis pas conçu pour boire de l’alcool. »
David continue de rire, mais Ana le coupe sur un ton de douce autorité incontestable : « David arrête de tourmenter Ato, nous allons entrer en contact avec le contrôle de Dubayy ».
Le sourire de David s’efface lentement de son visage.
Insensiblement l’immensité du désert d’Arabie empli leur champ de vision.

Le haut parleur ne tarde pas à cracher : « Cargo-paquebot en approche identifiez vous. Ici contrôle Dubayy – Maison Universelle.

  • Contrôle Dubayy, ici Cargo-Paquebot, on vous envoi nos codes d’identifications et notre licence marchande. Stock d’extraction minière. Provenance Phoçip.
  • Un moment Cargo-paquebot. »

A cette phrase tous retiennent leur respiration, de la réponse qui va suivre dépends beaucoup de choses. Les secondes qui s’égrène donnent de plus en plus de consistance au silence absolu.
Des grésillements.
La voix reprends avec un léger écho : « Tout est ok Cargo-paquebot. Quai six, vous avez 10 Minutes.

  • Reçu contrôle Dubayy. »

Ana coupe la communication et Willem s’affaire à manœuvrer le vaisseau en vue de l’atterrissage. Bien que la communication est donnée le résultat escompté il n’y a aucune manifestation de joie, les visages des trois humains restent crispés, et seul Ato garde son immuable expression de neutralité.

Vu du ciel le complexe marchand de Dubayy semble irréel, aux portes du désert Arabique et baignant dans le golfe Persique, constamment balayé par le sable, sa multitude de quais d’envols spatiaux, ses rangées interminables de hangars à containers et son immense port maritime en font pourtant le premier centre marchand et spirituel du moyen orient.

Ana qui a rapidement enfilée une tenue plus présentable que son habituelle combinaison de vol, se tient face au sas d’entrée. A ses cotés David et Ato sont silencieux.
Elle parle à voix basse : « Notre appât à marché, ils ont un grand besoin de ce type matériel minier, c’est le Grand Caravanier lui-même qui vient nous recevoir.
Alors pas de faux pas.
David tu ferme ta grande gueule. Ok ? »
David ne dit rien, il ravale sa fierté et reste bien droit face à la porte. Ato fidèle à sa nature est impassible.
Celle-ci s’ouvre, laissant apparaître une coursive blanche aux multiples ramifications. Face a eux deux hommes de types orientales, au teint olivâtre et aux lèvres pourpres, accoutré dans des tons beiges et bleu marine. Le premier est vêtu d’un haut ample, riche en broderies, d’un pantalon bouffant et d’une longue cape ; le second, un peu en retrait, est habillé de façon sobre et stricte, avec un holster et une arme à feu bien en vue.
Ana est agréablement surprise par le visage des plus convivial et sympathique du premier, le second a quand à lui les traits creusés et les yeux enfoncés.

Le Grand Caravanier se fend d’une courbette : « Bienvenue à vous marchands, vous êtes ici chez vous le temps des négociations. Notre Maison de l’Ultime Révélation qui délivre l’ Universel Message Purificateur est aussi la votre ».
C’est Ana qui réponds au protocole : « C’est un honneur pour nous d’être ici Grand Caravanier, nous souhaitons de tout coeur que notre halte soit bénéfique à nos intérêts composés. »
Le Grand Caravanier exhibe son sourire le plus charmeur. « Veuillez nous suivre bienfaiteurs, l’humble Maison de l’Ultime Révélation est toujours heureuse d‘accueillir de nouveaux négociants, même s’ils sont incrédules. Nous allons commencer par les étages. » Il les invite à pénétrer dans un ascenseur à l’endroit d’une paroi escamotable.
Ato et Ana y pénètrent en premiers, puis le Grand Caravanier, suivi de  David, mais au moment de s’engager il butte épaule contre épaule sur le second de leur hôte. Celui-ci grommelle quelque chose, mais immédiatement le Grand Carra vannier l’invective en perse d’une voix sourde : « LIEUTENANT EXCUSE TOI ». Le second se retire de l’entrée de l’ascenseur, il exécute une révérence complexe qui ouvre symboliquement, et exagérément, la voie de l’élévateur sans plus aucune entrave. David y pénètre alors sans plus de considération et quelque peu perplexe, puis c’est au tour du second.
Alors que l’ascenseur s’élève Ana lance un regard noir à David, elle pense en elle même : « Il fallait bien que tu fasses une connerie. » David comprends parfaitement son regard et hausse légèrement les épaules.
Le Grand Caravanier reprends : «  Alors comme ça vous avez tout un stock de matériel minier à vendre ? C’est exactement ce dont nous avons besoin. Mais je ne devrais pas vous le dire ça me mets en position de faiblesse pour les négociations » Il rit, un rire profond et franc. «  Mais, avec vous, je suis sûr que nous trouverons le juste prix à chaque chose, Mme Y. »

La porte de l’ascenseur s’ouvre sous le toit d’un hangar aux dimensions démesurées, avec sur tout son pourtour un réseau suspendu de passerelles.
La première chose que remarque Ana se sont les gardes en armes placés aux endroits les plus sensibles, mais soudain une évidence la saisie : Ils sont à une centaine de mètres au dessus du sol.
Sa vue se brouille légèrement et elle ne peut résister à un fort sentiment de vertige.
Le sol des passerelles est constitué de grilles à travers lesquelles on voit tout : Containers multicolores et gens minuscules, c’est pour elle comme si elle allait chuter d’une seconde à l’autre.
Elle parvient à reprendre la maîtrise de ses nerfs, cette désagréable sensation n’a durée que quelques dixièmes de secondes et un coup d’œil circulaire lui permets de s’assurer que personne n’a remarqué sa faiblesse. En tout cas sûrement pas le Grand Caravanier qui les précède d’un pas décidé en direction d’un des coins du hangar, et d’un groupe de gardes.
Il ne cesse de s’agiter et de s’écrier : « Nous sommes la plus grande plate forme commerciale du moyen orient, et nous bénéficions d’une technologie que le monde entier nous envie. »
A proximité des gardes, il s’arrête au niveau d’une grappe d’écrans fixés au plafond en accomplissant une rotation sur lui-même, avec un effet de capes des plus élégants ; Instantanément les écrans s’allument et un homme à la peau étrangement dorée prends la parole : « Maître, Iso-5 au rapport, nous avons un retard de 21 minutes et 15 secondes dans le secteur 7 G, l’ensemble des autres secteurs sont en avance sur les plannings. Secteur P 21, les cargaisons en provenance du Cachemire ne sont toujours pas arrivées. Secteur E 3, un classe 4 a dû être reconditionné… » Le son baisse sans que personne ne semble actionner quoique ce soit, et l’humanoïde continue de débiter son texte, sans, semble t’il, avoir perçu la différence.

Ana observe le grand caravanier reprendre sa présentation, il a un charme indéniable, pourtant quelque chose la dérange.
Son front.
Son front à de légères protubérances, on ne les remarque pas au premier abords mais il a des excroissances inhabituelles.
Quant à son second il ne pipe mot et se contente de les observer, il garde surtout un œil sur David qu’il doit estimer être le principal danger potentiel.
Cet homme homme là à une tête de tueur. Ana sait les reconnaître.

C’est Ato qui interromps l’exposé du marchand : « Vous voulez dire que vous faites travailler exclusivement des robots ?

  • Bien sûr, c’est l’évidence même. Nous obtenons grâce à eux une rentabilité de 73 % supérieur à l’utilisation d’êtres humains, et je ne vous parle même pas des mutants, qui sont catastrophiques dès qu’il s’agit d’exécuter des tâches planifiées. En tant qu’êtres humains, ou plutôt devrais-je dire en tant qu’êtres sensibles, nous gardons le contrôle des postes de sécurités et de décisions.

Pour les décisions importantes j’entends.
Par exemple, je suis désolé de vous l’avouer, mais si  vous n’aviez pas une cargaison d’une si grande importance à nos yeux vous auriez eu à négocier avec l’une de ces machines.

  • Cela ne nous aurait pas dérangé outre mesure, les modèles série O sont parfaitement compétents.
  • Encore heureux, mais pour être tout a fait franc nous avons une confiance toute relative en ces machines, on nous a rapporté des rumeurs selon lesquelles certains d’entre elles se serait substituer à des être humains, ce qui est, comment dire… pour le moins à l’opposé de notre conception de la vie.

C’est pourquoi, en plus des lois de la robotique, nous leur teintons leur peau. »
Ana scrute les allées délimitées par les containers, et en effet, toutes les personnes qu’elle peut voir on la peau dorée.
« Venez nous allons voir tout cela de plus près ».

Le Grand Caravanier les convie à continuer le long de la passerelle. Inexplicablement, dix mètres plus loin elle s’arrête nette, et le vide s’ouvre devant eux.
Le marchand a un sourire des plus énigmatique : « Il faut descendre, à vous l’honneur ! » et il tends son bras en direction du vide.
Ana remarque David qui insensiblement porte sa main à sa ceinture, à l’endroit de son arme cachée.
Le Caravanier sourit toujours.
Ana ne sait plus quoi penser, ce n’est pas possible que la situation dégénère aussi rapidement. Puis celui-ci s’exclame : « Si vous ne voulez pas y aller, alors j’irais tout seul ! » Il s’avance alors d’un pas déterminé vers le vide et franchit la limite de la barrière…Et reste en suspension dans l’air !
Il éclate de rire : « Je suis désolé de vous avoir fait cette frayeur ! Mais c’est le meilleur argument que j’ai trouvé pour faire la démonstration de l’une de nos merveilleuses technologies. Je suis dans un champ d’Anti-Gravité.
Rejoignez-moi, il va nous permettre de regagner le sol. »
Le grand Caravanier garde son inaltérable sourire, mais il est un peu moins rayonnant que  précédemment. Ana comprends que c’est le manque de réaction à sa petite mise en scène qui l’a perturbé, aucun d’entre eux n’a cherché à le retenir.
Habituellement les gens doivent réagir différemment, elle espère que cela n’éveillera pas ses soupçons.

Elle doit à nouveau lutter contre une légère appréhension en posant son pied au sein du champ antigravitationnel. Pour éviter de trop y penser elle entreprends de questionner le Grand Caravanier : « Si ce sont des robots qui s’occupent principalement des tâches commerciales, à quoi s’occupe votre peuple ? »
Ils descendent, le plus étonnant est qu’il n’y a aucune console de commande. Quelqu’un doit sûrement contrôler l’élévateur à distance mais elle ne voit personne les observer.
«  Il a fort à faire ! Il doit se défaire de son enveloppe charnelle et reprendre possession de sa grandeur sensorielle ! Nous avons enfin compris pourquoi notre vie sur terre était si imparfaite : c’est parce que nous sommes des corps étrangers. Des aliens si j’ose m’exprimer ainsi. Et nous ne pouvons rester ainsi, c’est pourquoi la plupart d’entre nous font le choix de migrer.

  • C’est ce que j’avais cru comprendre à propos de votre religion, mais ce que je ne n’ai pas réussit à comprendre c’est la destination de votre migration ?
  • Ca je ne peux vous le dire. Il faudrait pour cela que soyez une initiée, nous ne révélons rien aux profanes. Par contre notre maison serait ravi d’avoir des êtres humains tels que vous en son sein. »

Ils atteignent le sol, ana se détends légèrement, être suspendue en l’air avec rien sous les pieds  n’est pas la sensation qu’elle préfère.
Il continue : « Grâce à l’Ultime Révélation nous avons enfin compris notre véritable origine.

  • L’Ultime Révélation ?
  • Nous avons retrouvé notre Vaisseau d’Origine, dans l’est africain. Là où tout les archéologues sont à la recherche du chaînon manquant… Et bien nous nous savons.
  • Vous savez ? Que nous descendons du singe ?
  • Et bien à vrai dire pas exactement ! Nos ancêtres, nos pères devrais-je dire, se sont écrasés dans cette région. Et pour pouvoir survivre aux conditions de la Terre ils ont dû trouver des organismes capables de les accepter, et ils ont choisit l’animal ayant le plus grand éventail de capacités, notamment destructrice. Mais ce fut un choix par défaut.
  • Ce fut une sorte d’entente alors ?
  • Non ! certainement pas ! Ce fut un avilissement de la race. Cela fut vécu comme un traumatisme par nos pères, ils ont dû régresser pour survivre. Ce qui explique les actes erratiques des êtres humains, nous sommes à l’étroit dans nos corps.

Nous sommes des bâtards !
Mais grâce à la découverte du Vaisseau Originel nous avons pu reprendre contact avec nos pères qui sont restés purs. C’est pourquoi nous migrons vers eux. »
Vu du sol le hangar parait tout aussi immense, ils s’approchent d’un groupe de petits bâtiments construit à l’intérieur du hangar. Devant l’unique porte à double battant, deux femmes en armes et en uniformes sont en faction.
« Et une fois là-bas ?

  • Désolé mais je ne peux vous en parler. Mais cela se rapproche du paradis, vous pouvez me croire. Toutes nos technologies nous sont offertes par nos pères, comme le champs antigravitationnel que vous avez pu appréciez.
  • Mais si tout est parfait là-bas, pourquoi êtes vous encore ici ? »

Il sourit à cette question, c’est de nouveau son visage énigmatique.
« Nous avons le devoir de répandre l’Ultime Message Purificateur. Tout le monde doit connaître la vérité. Et puis cette plate forme commerciale est un souhait de nos pères, certaines denrées rares les intéresses, c’est pourquoi nous avons la charge de les négocier. Comme par exemple votre matériel d’extraction minier. »
A leur arrivée les femmes se mettent au garde à vous et la porte s’ouvre. Ils pénètrent dans une vaste salle divisée en deux parties, une partie qui fait vraisemblablement office de salle de communication, et une autre qui s’ouvre sur un salon en demi-cercle ;  la deuxième partie est adossée à un vivarium mural dans lequel survivent des créatures pour le moins étranges.
Trois portes d’ascenseurs sont au centre du mur le plus long.

Le Grand Caravanier leur fait face avec toujours son second derrière lui. « Je ne vais pas vous assaillir plus en avant de paroles, j’imagine que vous voulez vous détendre, votre voyage fut sûrement éprouvant. Vous pouvez rester ici si vous souhaitez vous désaltérer. Pour vos chambre vous emprunterez l’ascenseur de gauche, votre vaisseau est accessible quand à lui par l’ascenseur de droite, je vous remets des Kyos qui vous serviront à diriger dans l’immense dédale que représente notre complexe. Leur technologie est certainement novatrice pour vous, mais vous verrez que vous vous y ferez très vite.
Sachez que nous vous attendons au repas qui sera donnez ce soir en votre honneur, et pour vous donnez du grain à moudre d’ici là voici une première proposition. »
Le second leur fait passer un Kyo à chacun, à vrai dire de vulgaires boites à écran tactile, ainsi qu’une enveloppe à Ana.
Elle la décachette délicatement.
« C’est une jolie somme. Mais à vrai dire j’aurais préfère faire un échange  plutôt que de l’argent.

  • Un échange ? Et qu’est ce qui vous intéresserez ?
  • J’ai cru comprendre que vous receviez des marchandises en provenance de l’Aire Asiatique.
  • De l’Aire Asiatique ? Oui. Mais nous sommes acheteurs de ce genre de marchandises,  pas vendeur.
  • Oui, nous savons, mais vous avez raison, nous allons prendre le temps de la réflexion, le voyage fut très éprouvant. »

Le Grand Caravanier et son second tirent leur révérence. Puis disparaissent par l’ascenseur du milieu.

Ici, tout est vert.
Du vert jaunâtre et sombre à l’émeraude plastifiée : tout est vert. Seul de maigres carrés de ciel bleu se laissent apercevoir a travers les feuillages touffus des arbres les plus haut. Au sol, la charogne du vieux rat commence tout juste à se raidir, et avec la chaleur moite de la jungle équatoriale il ne lui faudra pas plus de quelques heures avant d’entrer en décomposition.
L’ocelot n’est pas coutumier de ce genre de nourriture, habituellement il préfère chasser et tuer lui-même ses proies, mais il ne va pas se priver de cette opportunité. Il descends lentement, pas à pas, s’assurant qu’il est bien le seul prétendant à cette viande morte.
Par un temps aussi clair il n’aime pas se déplacer au sol mais la faim le tenaille.
Pour l’ocelot l’odeur du rat est fantastique, le plat le plus fin cuisiné par la meilleure cuisinière du monde, la daube de sanglier récompensant les efforts du chasseur. C’est impossible d’y résister, d’ailleurs il a la truffe dessus. Un coup d’œil alentour : Rien en vue. Il mords à pleines dents dans la chair. Délicieuse.
Un bruit continue vient de la droite, une odeur aussi que l’ocelot arrive difficilement à percevoir par delà le fumet du rat. Il déteste entre dérangé pendant son repas, mais c’est une des vilaines habitudes des habitants de la jungle. Le bruit se rapproche : un raclement continue doublé d’une multitude de petits coups donnés aux sol. L’ocelot n’a jamais entendu pareil bruit et ne reconnaît pas cette odeur, il relâche le bout de viande qu’il tenait entre ses crocs et se tient prêt à défendre son repas.
La chose émerge de sous une fougère, elle ne doit pas faire plus de vingt centimètre de haut mais sa tête, affreuse et plate, et ses mandibules qui s’activent frénétiquement, indique immédiatement au félin qu’elle est venue pour la même raison que lui. Le gros chat à une première réaction de surprise, il recule d’un pas, mais la faim, plus forte que la peur, lui redonne courage.

Après tout cette bête n’est pas si grosse.

Elle s’approche du rat, en rampant, et découvre alors son corps repoussant fait tout en longueur et en une succession d’anneaux bruns, soutenus par plusieurs dizaines de paires de pattes.

L’ocelot n’en a que faire, tout ce qu’il sait c’est que si il veut manger il lui faudra repousser cette bête. Il courbe le dos et son poil se hérisse.
Le scolopendre réagit en produisant un bruit proche d’un crépitement.
L’ocelot montre les crocs et avance d’un pas.
Ils sont l’un et l’autre à moins de trente centimètres.
A cet instant, dans une ondulation de haut en bas invraisemblable, le mille patte redresse l’avant de son corps, et d’insecte rampant dominé par un félin, il devient un improbable prédateur dominant son adversaire par la taille, et de part son nombre de pattes capable de s’agiter en même temps.
Cette inattendue démonstration de force paralyse l’ocelot qui, dès qu’il redeviendra maître de ses mouvements, fuira le plus vite et le plus loin possible ce monstre.
Mais, alors que le combat symbolique a clairement désigné le vainqueur, un étrange cri retenti. Mélange synthétique d’un sifflement de rapace et du hurlement rauque d’un grand singe.
Le scolopendre se fixe, puis se laisse retomber sur ses douzaines de pattes avant et, avec une vitesse incroyable, part à reculons sous la fougère d’où il avait émergé, et disparaît.

L’ocelot n’en revient pas, il hume le sol et l’air. C’est certain, cette bête incroyable a disparu ; Il s’empresse alors de mordre à pleines dents dans la charogne, et péniblement, en marchant à reculons, il la traîne au sommet de son arbre.

Là haut, au moins, il n’aura plus de mauvaises surprises.

La nuit a recouvert le complexe de Dubayy, mais cela n’empêche pas l’activité commerciale de s’y poursuivre.
Au quai d’envol numéro deux est amarré un gigantesque vaisseau cargo de la Maison Universelle, malgré sa taille le navire n’occupe pas complètement la vaste aire d’atterrissage, il reste encore à sa droite bien deux cents mètres de terrain vide. Et au-delà du mur d’enceinte, bien plus encore, puisque là-bas c’est le désert qui commence.
Son flanc gauche est relié au quai de différentes manières, la plus visible de toutes sont ces filiformes tubes en plexiglas qui permettent aux voyageurs d’accéder aux espaces qui leurs sont réservés à bord du vaisseau. Éclairés par de douces lumières oranges, ils sont comme autant de cordons ombilicales suspendus en l’air. Au niveau du sol, divers véhicules et tapis roulants sont en mouvement et approvisionnent en continu les immenses soutes du vaisseau.
Enfin, au sommet de la super structure de nombreux câbles et tuyaux relient le complexe au poste de pilotage fait de baies vitrées.
Des hommes équipés de minuscules appareillages lévitent et s’affairent à l’entretien extérieur de la coque, provoquant ici et là des éclairs bleus ou rouges.

En somme tout cela apparaîtrait aux yeux d’un habitué des lieux comme une nuit des plus standard sur un quai d’envol de Dubayy. Pourtant, un détail, s’il pouvait le remarquer, se révélerait des plus inhabituel. Quasiment au sommet du bâtiment faisant face au flanc du vaisseau se trouve une grille d’aération, jusqu’ici rien d’anormal, cependant l’observateur comprendrait en voyant au travers des barreaux deux yeux fixant le vaisseau, que quelque chose d’inaccoutumé se trame. Un humain aussi fin et agile soit-il, ne devrait pas pouvoir se trouver là, allongé dans ce conduit exiguë, à quelques quatre-vingt mètres du sol.

Pour Ato, ramper dans les conduits est pourtant devenu comme une seconde nature. Pour ce genre d’expédition il a vite compris qu’il était le plus efficace en étant nu, les vêtements les plus moulant finissant toujours par s’accrocher quelque part. Et pour augmenter sa vélocité il s’enduit intégralement d’une substance grasse.
De sa position il a pu observer les initiés s’embarquant à bord du cargo ; Auparavant il les a suivit tout au long de leur progression : de leur logement provisoire a l’intérieur du complexe, à leur passage au contrôle d’embarquement en passant par une petite salle où tous, face à un miroir et après avoir récité un court texte, s’insèrent des données numériques, sous formes de micros disquettes, sous la peau. Seul l’emplacement du réceptacle varie : dans l’avant bras, dans le mollet ou bien encore sous la mâchoire.
Ato s’est demandé si c’était bien des humains, mais en a en juger par la méfiance que nourrit le Grand Caravanier à l’égard de tout ce qui ne l’est pas, ces êtres le sont forcément, sinon ils ne pourraient pas circuler aussi librement. Des cyborgs alors, ou du moins des êtres bénéficiant d’implants d’une technologie qu’Ato n’avait jamais vu jusque là. De toutes façon cela n’a que peu d’importance, il n’en saura pas plus et ce n’est pas le but principal de sa sortie fouineuse.
Il rampe à reculons jusqu’à arriver au dessus d’un conduit qui plonge en angle droit. Il passe les bras, puis la tête, le torse et une fois le bassin introduit il glisse vers le bas tel une torpille dans son tube. Il franchit plusieurs intersections sans broncher quand brusquement il s’aggripe à l’entrée d’un conduit bifurquant à l’horizontal, ses mains s’ancrent fermement mais son corps continue sa chute, ses épaules font un demi tour à cent quatre vingt degrés et ses mains s’enfoncent dans le métal telles des grappins.
La tête vers le bas, suspendu dans ce conduit exiguë par ses bras dans une position des plus anormal, Ato réussit à se hisser jusqu’à l’entrée du conduit.
Un être humain se serait déboîté les épaules, mais Ato commence à ramper dans le conduit sans manifester la moindre gêne, seul un léger craquement de ses articulations rappelle ce qu’il vient de se passer ; Il atteint une légère pente dans la laquelle il se laisse glisser puis il rampe à nouveau, franchit plusieurs grilles d’aérations sous lui et finit par s’arrêter au dessus de l’une d’elle.

Il reste là, silencieux, de nombreuses minutes.

La lumière s’allume dans la pièce en dessous, dévoilant un entrepôt remplit de caisses métalliques empilées les unes sur les autres.
Un ouvrier à la peau jaune pénètre dans la salle au volant d’un petit chariot élévateur, il s’arrête face à une caisse, descends du chariot avec un objet en forme de bâton à la main, passe le bâton à travers une ouverture de la caisse et, d’un geste rapide, plante son objet à l’intérieur.
Un mugissement se fait entendre.
L’ouvrier retire son objet. En réponse au mugissement divers bruits montent des autres caisses : ululement, grognements et des successions de sons complexes évoquant des langues inconnues.
L’ouvrier, le geste mécanique, reprends les commandes de son chariot, enfourche la caisse, la soulève et s’empresse de quitter les lieux.
La pièce replonge dans le noir, et le silence l’emplit à nouveau.

Ato débloque la grille et se laisse tomber au sommet d’une pile. Nu et silencieux il progresse à travers les caisses, mais en dépit de sa discrétion il provoque à son passage des reniflements et des mouvements nerveux à l’intérieur des boîtes.
A l’odeur il sait qu’il a trouvé enfin ce qu’il cherchait, il s’accroupit devant une caisse et colle son visage devant la fine ouverture qui laisse passer l’air .
C’est bien ça.
Il est là.
L’humanoïde bleu, recroquevillé dans un des coins de la cage, l’observe de ses yeux noirs de jais.
Il reste parfaitement immobile, seuls les multiples appendices de son visage frémissent.

« Mais c’est l’emballage, le papier cadeau pour mieux vendre son commerce. Grâce à ça il embobine ses initiés, ça lui fait sûrement de la main d’œuvre à vendre, en plus des mutants. » David fait les cents pas dans leur spacieuse chambre collective, il s’est lancé dans une longue diatribe contre le Grand Caravanier, ses compagnons en connaissance de cause laissent passer l’orage.
« Je peux vous assurer que ces barges n’ont rien trouvé dans l’ouest africain. On serait des esprits supérieurs implantés dans des singes ? Faut toujours qu’il y ait des fous pour raconter des énormités et des imbéciles pour les croire. Et je suis même prêt à parier que leur champ nanti gravitationnel est une vieille illusion d’optique. » Willem, les fesses posées au bord de son lit et le torse allongé, lui rétorque sans se redresser : « Vous avez pourtant bien emprunté un élévateur invisible ? Non ? »
David fait un virage à cent quatre vingt degré et continue ses allers retours : « Ouais mais je suis sûr qu’il y a un truc. C’est une vielle combine de marchand pour impressionner les clients. Un jeu de miroir où quelque chose dans le genre. »
« C’est possible David, mais tout cela est secondaire. Si il y a bien une info qui nous serait utile, c’est celle qui nous permettrait de connaître la destination des mutants. » Ana, debout face à la grande baie vitrée, parle sans bouger. Le soleil se rapproche de l’horizon et l’ensemble du quai spatial prends des teintes orangés.
Un nouveau virage pour David, qui maugrée : « Ah ! Si. Je veux bien leur reconnaître une technologie impressionnante, c’est bien ça : leur putain de trou noir, ou je sais pas trop comment ils appellent ce truc. Ca oui c’est impressionnant, et comme tu dis Ana il faudrait savoir où ça les mène. »
Willem acquiesce : « Il était franchement étrange ce trou noir, impossible à sonder… Ce qui est sûr c’est que c’est une technologie qu’ils maîtrisent parfaitement, leurs vaisseaux ne marquaient aucun ralentissement avant d’y pénétrer. Sur ce coup là il n’y a pas de tour de passe-passe David. »
Cette dernière réflexion laisse David ruminer dans sa barbe.
Ana se retourne vers eux : « On reste concentré sur notre principal objectif, il nous faut libérer M.Lyach. Mais plus nous en serons sur les pratiques du Grand Caravanier plus nous serons en mesure de le contrer à moyen terme et d’en finir avec son abject commerce d’êtres vivants. »
Une voix venue d’au dessus de leur tête les surprends tous : « Si vraiment vous voulez savoir où ils expédient les mutants, je peux peut être questionner l’un des fidèles. » C’est Ato, la tête vers le bas et suspendu dans un conduit qui revient de ses furetages.
Il lâche prise et plonge la tête la première vers le sol. Peu avant l’impact il arc-boute et réussit à faire une cabriole vers l’avant au terme de laquelle il se relève avec la plus grande fluidité. D’une attitude des plus naturelle il reprends son discours : « J’ai vu M.Lyach, il va bien. Et il est possible de le faire évader. Il me suffit de votre accord et je pense pouvoir obtenir des informations sur le transport des mutants. »
Tous l’écoute attentivement, David ne peut toutefois s’empêcher une remarque : « C’est très intéressant tout ça mon petit Ato, mais t’es franchement obligé de te foutre à poil pour ramper dans tes conduits ? Tu serais pas en train de développer une sorte de perversité sexuelle à force d’observer les gens en silence ? »
Willem sourit, pas Ana qui lance un regard noir à David tout en portant sa main à l’oreille :
« Ato enfile quelque chose s’il te plaît ».
Le robot part dans une pièce adjacente enfiler une sorte de sarong sans faire cas des sarcasmes de David.
Son arrivée a fait se redresser Willem qui se marre doucement en regardant David, celui ci mime discrètement Ato en train de ramper sans les mains dans un conduit.
Ana baisse son bras : « Cameron me confirme qu’Ato ne s’est pas fait repérer lors de sa sortie. L’interrogatoire d’un initié est donc une option valable. Ato tu pourra l’effectuer pendant notre repas avec le Grand Caravanier. »
Cette dernière phrase fait complètement changer Willem d‘attitude : « Tu compte manger avec ce porc ? Ato nous a dit qu’il était possible de faire évader M.Lyach, pourquoi ne pas le faire ?

  • Tout à l’heure mon offre d’échange ne l’a pas laisser insensible. Nous avons une opportunité d’aboutir par la manière douce, je privilégie donc ce choix.
  • La manière douce ? Avec ce négrier ? Il traite nos frères mutants comme des bêtes ! »

David a lui aussi perdu son sourire : « Ana ! Me dit pas que ce type te plaît ? Tu le regardais bizarrement tout à l’heure. ».
Le regard sombre et froid qu’elle leur adresse suffit à calmer leur velléité. « C’est un choix tactique, on peut recueillir des infos précieuses à ce repas. Vous aurez tout loisir de critiquer mes options après la mission, pas pendant. David prépare toi, tu viens avec moi au repas. »

A suivre…

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